La fin d'un évêque

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Message par Bugli Brave-Tempête le Jeu 22 Mar 2018 - 23:54

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Qu’est-ce qu’on a bien pu faire ? On a piqué les billes du petit gros quand on était mômes ? On n’a pas assez loué la Lumière avant d’aller se coucher ? On a retiré le pain du bec du voisin alors que celui-ci crevait la dalle ? On a insulté les passants, pour rien, juste pour s’amuser ? C’est quoi le truc qu’on a fait, ou qu'on a pas assez fait pour qu'on en arrive là. Là, tous les deux, couchés dans un paddock à peine tiède, les yeux écarquillés vers le plafond, comme deux ronds de flan. Pour zyeuter quoi au juste ? Notre insomnie, les souvenirs heureux, nos états d’âmes ou notre vie qui se fait la malle ?

Skäli, est étendue à coté de moi, elle dort. La maladie s'est encore propagée. On a rien pu faire, si ce n’est constater qu'aujourd’hui sera encore pire qu’hier. La pierre envahit tout son corps, l’annexe comme un bataillon lent et immuable, la colonise comme des fourmis que même le vent et la pluie ne pourraient arrêter. Rien ne fonctionne, rien ne marche, pas même elle. Clouée au lit, rêveuse immobile, raide comme un bâton de pèlerin, elle ne voyagera plus jamais. Elle me disait vouloir voir nos montagnes une dernière fois, mais maintenant, qu’est-ce qu’elle va bien pouvoir regarder, si ce n’est les lézardes au plafond. De toute façon, il n’y a plus rien à voir. Le temps est mauvais. Il fait gris. J'en viens à détester cette maison, son plancher, ses murs et surtout ce foutu plafond qui sera la dernière chose qu’elle verra. Un tombeau.

Je ne parviens même plus à dire « tu », car ce n’est plus toi. Toi, t’étais une naine mal embouchée qui râlait après tout, qui sauvait les bestioles à moitié crevées au bord de la route, pas une vague rocaille sous une couverture, pas un bout de pierre friable comme un rien, pas un bloc de tristesse qui pèse lourd sur mes épaules…

J’ai peur que Skäli se transforme en une vulgaire chose, inerte jusqu'à dans mon cœur. Au début, peut-être que je vivrai avec, que je lui parlerai. Et puis, forcément, ça lasse ces choses-là quand on elles ne vous répondent pas. Alors, je lui causerai un peu moins à ma bonne femme. Petit à petit, ça deviendra un meuble d’agrément, un petit bibelot fort joli, qui nous rappellera le temps jadis, le bon temps, le temps de quand on était ensemble, amoureux. Et puis un jour, je ne prendrai plus la peine d’épousseter ses petites nattes de pierre que j’avais toujours trouvées charmantes jusque-là. Ça me fera tout drôle quand notre gamine ne pensera plus à sa mère en voyant son vestige, postée à droite de la cheminée. Et puis on la remisera dans un coin. Puis dans un autre. Histoire que son ombre nous laisse refaire notre vie. Et, quand son souvenir sera réduit à peau de chagrin, on mettra sa carcasse de granit dans la grange, sous une bâche pour qu’elle ne s’abime pas de trop. Sans une larme, sans rien, parce qu’elle ne sera pas vraiment morte, elle aura juste disparu. Le pire dans tout ça, c’est qu’avec le temps on ne viendra plus lui rendre visite. Peut-être même qu’une femme, jalouse de ce tas de pierre, me l’interdira. Et puis, dans cette petite cahute, je finirai par y mourir dans les bras d'une autre. Notre maison sera revendue, tandis que Skäli, bien au chaud sous sa bâche, résistera au temps, et à ses nouveaux propriétaires pour qui elle n’évoquera plus rien.

Je maudis la Lumière qui ne fait rien. C’est que j’en ai de la haine contre elle, et sur tous ses fidèles, qui dansent en rond avec leurs robes trop blanches pour être honnêtes. Ça prie, ça roupille, ça hoquette, ça s’agite. Pour que dalle. Vous obéissez comme les gens convenables que vous êtes, très bien. Vous levez la patte, j’applaudirais presque. Mais elle ne vous récompensera pas. Vous n’aurez pas de biscuits à quatre heures, pas plus qu’une image si vous vous tenez à carreaux et que vous vous mettez bien à genoux. La Lumière, elle est rude, comme le vent qui fait hocher nos tuiles les soirs de tempête. Comme l’eau, qui use le flanc des montagnes. Comme le feu que j’ai en moi, quand je pense à tout ce merdier. La Lumière c’est pas une petite bonne femme qui vient vous aider quand vous êtes dans la mouise. Non, la Lumière, ce n’est rien de tout ça. C’est juste la place vide qu’elle me laisse dans le bide. Du rien. Avec pour seule compagnie, juste mon chagrin.
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Message par Bugli Brave-Tempête le Sam 31 Mar 2018 - 23:47

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Quand mon père m’emmenait à la chasse, on se baladait plus qu’on ne chassait. On promenait le fusil, comme il disait. Nous ne nous disions rien dans ces moments-là, mais c’était comme si nous causions de toutes sortes de choses. On regardait dans la même direction, on grimpait sur les mêmes talus, les mêmes collines, les mêmes montagnes. On rêvait et c’était bien... Ce qui l’était moins en revanche, c’était lorsque l’on rentrait bredouille à la maison, le fusil bien détendu… La vache, ça chablait… Qu’est-ce qu’elle allait bien pouvoir faire avec notre poésie, la mère ? C’est que ça ne nourrit pas son homme, la poésie. C’est bien la peine d’avoir la tête bien remplie, quand on a l’estomac vide, qu’elle disait. Alors, elle pestait dans sa cuisine, se dépêchant de retrouver dans la cave un vieux cageot de pommes de terre qu’avaient germé. Pendant ce temps, mon vieux remisait son fusil à la place adequate, en décoration au-dessus de la cheminée. Puis sur ces entrefaites, il m’adressait un clin d’œil malicieux, content d’avoir fait rager la patronne, avant de se mettre les pieds sous la table. Pensez-vous qu’il aurait mis la main à la patte ? Malheureux ! La montagne ça crève, qu’il soufflait tout en étendant ses jambes.

Ouais, j’pense à tout ça. Ils sont plus là, les darons, mais tout est encore à sa place dans leur petite maison qu’est devenue la nôtre par la force des choses. La dernière fois, en faisant le ménage, j’ai pris la peine de ne rien déranger. Leurs poussières, c’est des petits bouts d’eux que j’me disais. Là où ils sont, je ne sais pas s’ils sont fiers de nous. Je me demande bien, comment ils auraient fait, eux, dans notre situation. Ça me rassure de me dire qu’on n’est pas si différents. Mais leurs avis me manquent quand même, j’ai l’impression d’être une coque de noix perdue en pleine mer, avec aucune loupiotte d’un phare pour me guider. C’est donc ça devenir vieux ? C’est bien nul, alors.

La vacherie de Skäli a encore progressé. Il n’y a guère que sa tête qui n’est pas encore touchée. Nous n’allons pas nous en plaindre, mais ce qui est étrange, c’est qu’elle ne souffre pas. Du moins, pas physiquement. On profite de ces derniers instants comme on peut. Je lui colle la gamine contre son visage, pour que la petite puisse engranger les souvenirs, si tant est qu’on puisse se souvenir de quelque chose quand on n’est même pas en âge de causer. Yrstad lui parle, lui lit quelques vieux bouquins et surtout s’en occupe quand moi, je ne peux plus. Le reste du temps, il dort sur une chaise ou remet du bois dans le feu. Comme nous tous, il est dans l’attente. Parfois, je capte son regard lorsqu’il capte le mien. Vieux comme il est, il se rend sûrement compte des idées noires qui fleurissent dans ma tête. Que je voudrais qu’on en finisse, que la maladie l’ensevelisse toute entière, et qu’on puisse en faire le deuil. La chute est longue, je veux qu’on s’écrase, pour qu’on puisse essayer de s’en relever. Ça m’est insoutenable de la voir finir comme ça, alors quand ça l’est trop, je décroche le fusil du père, j’embarque le chien, et je vais me balader.

Je ne pense plus à rien. La montagne ça a vraiment quelque chose en plus que je me dis. C’est bien mieux que Hurlevent, ses caniveaux, sa place bondée d’emmerdeurs et ses nobliaux qui ne connaissent rien de la vie, mais qui vous exhibent tout de même leurs cicatrices comme si c’étaient de bien jolis trophées. Je me marre. Je me demande si certains ne s’en font pas exprès, rien que pour gérer de la zouze sur les hauteurs du port. Quand je voyais certains revenir tous les jours à la cathédrale avec une côte de pétée, je me faisais tout de même ma petite idée. Je me demande bien ce que feraient ces héros ronflants, là, maintenant, dans notre situation. On ne nous demande pas de tuer un monstre corrompu, de gérer une armée de trolls l’écume aux lèvres ou même de résister aux affres du Vide. Non, ce qu’on nous demande à nous, les braves gens, c’est de survivre aux choses banales de la vie. Skäli ne terminera jamais consignée dans un sinistre bouquin du musée de Forgefer ou de la Bibliothèque Royale. On laisse ça aux héros, les vrais, ceux qui saignent plus qu'un curé ne pisse, qui ont des gamins adoptés - ou non - dont ils ne s’occupent jamais et des gonzesses différentes qui les attendent dans chaque port.

Merde, une ombre dans un buisson me fait revenir à la réalité. La faim me rappelle que je devrais être un peu meilleur que le père et ramener un petit quelque chose à bouffer. J’arme alors le chien de mon fusil lentement, tandis que l’autre chien - le vivant - se met à l’arrêt. J’approche doucement, lorsque j’aperçois deux longues oreilles dépasser des feuillages qui me miment le mouvement caractéristique des antennes gnomes. La bestiole au fait de ma présence détale aussi sec. Je tire, je la rate, je tire une deuxième fois, pas mieux. Aussi nigaud que son maître, mon clébard court derrière en vain. Je ne peux pas m’empêcher de penser que j'ai de la rouille dans les doigts, avant de me rassurer aussitôt. La relève est assurée. J’aurai au moins promené le fusil et le chien.
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Message par Bugli Brave-Tempête le Dim 8 Avr 2018 - 0:39

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Je suis bien, tout le monde roupille, même le chien. Je profite de la nuit et des flammes de la cheminée pour vider les lapins que j’ai chassés dans la journée. Pépouze, je me laisse même aller à fumer une tige en contemplant le travail accompli. Demain, on se régalera, il n’y a pas de doute là-dessus. Mais à peine le temps de me rengorger que je crois entendre quelque chose à l'exterieur. Ça ne ressemble pas à un animal, ou alors à un gros qui marche sur deux pattes. Qui est le gars qui possèderait assez de courage pour venir nous emmerder à cette heure-ci que je me dis. Sans attendre, je m’empresse d’aller à la fenêtre comme une vieille zyeute l’agitation de la rue bien cachée derrière ses rideaux. C’est bien ma veine, il flotte tellement qu’on n’y verrait même pas le cul d’une des rombières de la noblesse de Hurlevent à dix mètres. Contraint, je m’essuie les mains, j’empoigne mon arme et me dirige vers la porte, dégouté d’avance de devoir me faire tremper. Dans ma tête, je travaille mon entrée. C’est toujours les premières secondes les plus importantes quand il est question d’intimider un couillon trop téméraire. « Je veux voir personne ! » que je lui hurlerais. Trop basique, je lui lancerais plutôt un « dégage de ma pelouze où je te plombe ! » ou pire « j’ai déjà une véranda, j’en veux pas de ta merde ! » Mais même pas le temps de faire le fier à bras, qu’aussitôt dehors je distingue la silhouette d’un gars que je connais bien.

— Tu vas me faire attendre longtemps ? qu’il me balance, comme ça, détendu.

Cette voix-là, je pourrais la remettre entre mille. Alors je range consciencieusement les conneries que j’avais prévues dans un coin et j’avance vers lui, les mains tendues. En face de moi, Aard Obelfer, mon ancien colonel, digne, un petit parapluie ridicule au-dessus de la tête. S’il y a bien un gars que je respecte, même avec une ombrelle, c’est lui. Pourtant, les codes et tout le flonflon militaire, ce n’est pas trop mon truc, mais lui, c’est autre chose. Il est à la hauteur de ce qu’il défend. Pas comme tous ces mendiants hauts gradés qu’attendent qu’on leur cire les pompes avec pour seule gloire, leurs titres de pochette surprise.

Je l’enlacerai presque tiens ! Je lui ferais même la bise, à mon colonel, je lui raconterais bien tous mes malheurs, mais je me contente simplement de sourire et de lui serrer la main. Attentions qu’il me rend au centuple sans sourcilier. Pas gêné pour un sou, comme s’il avait toujours été de la maison, il me prend par l’épaule, entre en vitesse et s’installe en bout de table.

— On ne pensait pas que tu pouvais faire pire que raconter tes foutues histoires dans les pires rades des Royaumes de l’Est.

Il étend ses jambes, retire ses gantelets, ne me laisse pas en caser une puis me fait signe d’aller lui chercher quelque chose à boire de chaud, comme un riche propriétaire terrien commanderait sa gouvernante après une dure journée dans les champs.

— Mais tu l’as fait, mon salopard, tu y es arrivé, t’es devenu évêque.

Je ne me défends pas. Je me contente de lui verser un fond de café. Argumenter face à Obelfer, c’est comme abdiquer. C’est lui montrer ses faiblesses. De toute façon, le vieux colonel n’entend que ce qui l’arrange. Dans sa tête, il gagne toujours. Profitant de mes allées et venues en cuisine, voilà t’y pas qu’il se met à tout me déballer. Que les humains, il faut quand même s’en méfier, qu’ils ne sont pas comme nous. Que de toute façon, un nain à Hurlevent, ce n’était pas une bonne idée. Évêque ? Il éclate de rire à m’en faire réveiller toute la maisonnée. Moi, bien entendu, je défends mon bout de gras, je m'explique avec de grands gestes mais lui fait mine de ne rien entendre. Pire, il persiste. Non, ce qu’il faut Bugli, c’est que tu reviennes avec nous, à Forgefer. Surpris, je lui raconte tous mes malheurs. Bien sûr, il est au courant pour Skäli, mais il s’en fiche, l’illustre colonel prend ça visiblement par-dessus la jambe. Comme si, ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Comme s’il fallait que je prépare déjà mon avenir sans elle. Je n’allais quand même pas finir ma vie dans ce trou ! Et pourquoi pas ? Obelfer fait la moue, malaxe la table, va pour s’en aller puis se ravise.

— Je monte une nouvelle unité. J’ai besoin de gars sûrs, qu’il me dit avec gravité.

— J’en connais pas, lui répondant du tac au tac, un chouilla vexé.

— C’est bien ce que je pensais, toutes ces conneries ça t’a ramolli, qu’il me savonne, tout en se levant de sa chaise. A une époque, le Bugli que je connaissais, il aurait pris sa bonne femme sur le dos et l’aurait emmenée chez tous les toubibs d’Azeroth et d’ailleurs. Là, ce que je vois, c’est un gars qu’a plus rien dans le bide.

Aard Obelfer se dirige vers la porte puis ouvre son parapluie. Dans l'embrasure, ni dehors, ni dedans, il me lance un regard noir, déçu. Un regard qui veut dire plein de choses, mais qui n’en prend même plus la peine.

— Si jamais il te pousse du courage durant la nuit. Tu sais où nous trouver.

Il s’arrête un instant, sort de sa poche une petite lettre, puis me la tend, sans même me regarder.

— Tiens, j’étais venu t’apporter ça.

La porte se ferme bruyamment. Yrstad souffle un hoquet, tiré de ses rêves par les derniers mots du colonel. Je m’empresse d’ouvrir la lettre :  l’état-major de Forgefer souhaite apporter son aide à Skäli. Aussitôt, le vieil oncle se remet à ronfler comme si de rien n’était. Je suis seul. Même le chien n’a pas bougé.
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Message par Bugli Brave-Tempête le Ven 20 Avr 2018 - 0:49

La fin d'un évêque 15241779931050291681

La fin d'un évêque Tuerla10

Ça y est. Elle perd la boule. Cette saloperie s’est étendue, jusqu’à transformer complètement l’esprit de Skäli. Ses pensées se résument maintenant à de petits cailloux qui sautillent comme des grains de maïs dans une poêle trop chaude. Je ne peux plus rester avec elle dans cette baraque tant celle-ci me file le cafard. C’est trop dur de la voir divaguer, baragouinant des trucs incompréhensibles, comme le ferait un Pandaren bourré. J’aimerais que la foldingue qui remplace ma bonne femme disparaisse. Qu’on en finisse. Que j’ai le courage de mettre un point final à notre belle histoire. Qu’on arrête les frais. Mais comme les Titans n’ont pas dû me livrer avec une paire de couilles au cul, je promets toujours de ramener de quoi manger bien poliment quand je fais le mur. Ah ça ! C’est qu’on en a du gibier tous les soirs ! Tellement que nous n'avons pas le temps de tout manger. Le doigt sur la gâchette, je me soulage vainement sur de pauvres lapins qui n’ont rien demandé. Crevez, ceux qui ne parviennent pas à nous consoler de notre malheur ! Avoir les oreilles dressées et de charmantes petites bouilles n’y changera rien.

Hier, de vieux amis nous ont rendu visite. Ulfran a pu dénicher Gadolin, le terrestre ami des écureuils, afin d'ausculter Skäli. Nous avions pensé, qu’entre bonhommes de pierre, ils se comprendraient. Pour tout dire, je ne sais pas si cette initiative a fonctionné, mais ça a au moins permis d'entrevoir une solution. Selon Gadolin, il existerait à Ulduar une Forge des Volontés. Celle-ci pourrait transformer ce tas de roche en devenir, en une pâle copie de ma Skäli. Sans émotions, quedal. Croyez-moi, je n'ai pas sauté au plafond, mais c'était mieux que rien. Ça nous donnait de l'espoir. Un peu de temps. Nos amis, eux, n’étaient pas vraiment du même avis. Ils se sont mis à voir des signes de partout. Comme si Skäli voulait intérieurement se transformer en je ne sais quoi. Qu'au fond, elle souhaitait ce qu'il lui arrivait et que bien évidemment, ça s’arrangerait tout seul. Mon œil ! Si c'était le cas, pourquoi elle nous abandonnerait ? Cette histoire, ça allait tous nous rendre maboules. J’en étais à décrocher le fusil du père et régler ça une bonne fois pour toute, avant que la balle ne ricoche sur sa peau dure et que je ne puisse plus.

Petit, petit, petit… Allez ! Sortez que je vous aligne !

C’est à ne rien y comprendre. Vraiment. Aucun lapin ne veut se dévouer à éponger mes yeux. J’y mets pourtant de la bonne volonté... On me le dit souvent, ça d’ailleurs, que je j’imite très bien le lapin... Ça piaille comme un curé de Hurlevent en sandalettes, un lapin, puis ça a les dents tout aussi longues. Je le sais, j’en ai côtoyés beaucoup. Et même que parfois ça tape de la patte, quand on ne satisfait pas assez rapidement leurs ambitions. C’est sûr, c’est ressemblant. En moins mignon forcément. Mais là je m’écarte du sujet et de mon parcours habituel. Alors bredouille, sans un seul garenne ni curé, je crapahute un peu plus haut. Je bricole à droite, à gauche. J’explore une grotte, puis une autre. C’est drôle, on y passait souvent avec le daron, à cet endroit, que je me dis. Les vieux souvenirs resurgissent. Ça fait du bien de regarder en arrière...  De penser au temps où on était heureux. Où ne se posait pas trop de questions… Et là, me tirant de mes vieilleries, voilà-t-y pas que je tombe nez à nez avec un ours. Si, si, un ours. Pour une fois qu’il fallait regarder droit devant soi.

La bête se met tout debout. Je la distingue un peu mieux. Elle est quand même balèze. Elle grogne, grogne, grogne, grogne à n’en plus finir. J’ai peur. Qui va s’occuper de la gamine si je ne reviens pas ? Le vieux Yrstad ? Allons. Il n’en a sûrement plus pour longtemps. Alors qui ? J’hésite. Laisse-toi bouffer que je me dis. Aussitôt, une voix me dit le contraire. Vos gueules là-dedans. C’est qui le gars qu’est devant l’ours ? C’est moi. Alors je me bats. J’essaye tant bien que mal de lui tirer dessus, mais avec la précipitation, je vise à côté. Là, la bête profite de ma maladresse et me colle immédiatement au sol. C’est la fin. Affronter des raclures, des gros monstres et le Synode pour crever là, à la merci d’un ours qui pue de la gueule. Ça n’a vraiment pas de sens. Alors je lutte, je pense à la Skäli, à Rinn et aux autres. Pour une fois, j’arrête de me plaindre. J’ai vraiment envie de me battre, je vous le jure. Si j’en sors vivant, Skäli, je l’emmène sur mon dos, comme il m’a dit, Obelfer. J’embarque mes copains, et on va au Norfendre. Même qu’on voyagera en première classe au frais du Sénat de Forgefer. On tente le tout pour le tout. On arrête de se lamenter, de fuir, et de rester les bras croisés.

Puis là, à force de cogiter, je me rends compte que mes bras ne luttent plus et que mon assaillant me regarde d'un drôle d'air. A mon avis, la même fulgurance passe à ce moment-là entre nos deux oreilles. Je le connais ? Je plisse les yeux. Lui aussi. Il me remet. Moi aussi. Pour sûr, que je le connais. On a passé un sacré bout de temps ensemble. Celui qui voulait me bouffer quelques minutes plus tôt, et qui m’a fait me bouger le cul, c’est l’ours de mon père, enfin plutôt le dernier en date. Bjark, le cinquième, issue d’une longue lignée du même nom. Le Brave-Tempête n’avait pas beaucoup d’imagination... L’ours radoucit de voir une vieille connaissance ouvre la gueule, dégaine sa bavette puis me souffle dans le nez son relent de vieille conserve de maquereaux. Si on va à Ulduar ensemble, mon copain, il faudra vraiment qu’on arrange ce problème de tartre.
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Message par Bugli Brave-Tempête le Mer 25 Avr 2018 - 21:15

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— Tu as fait le bon choix, qu’il me dit.

Moi, je n’ai rien répondu. Je l’ai laissé faire. Obelfer jubilait d’avance de me voir signer le contrat que m’avait concocté le Sénat. Une petite signature rien de plus ! qu’il finirait de me persuader, pointant la zone consacrée avec ses grosses paluches qu’avait empoigné trop d'épées. La suite, je la devinais. Il me montrerait ses armes de précision, ses uniformes flambant neufs et son gros matériel. Pour lui, la guerre, ça ne pouvait se gagner qu’avec du bon matos. Celui du genre à coûter bien cher et à être difficilement transportable. Les hommes, pour la plupart, étaient plus ou moins interchangeables. Sauf certains, dont moi.

— Et sinon, pour Skäli ?

— Ton bateau part demain, on a tout prévu. Il ne manquera plus que ta belle et toi, qu’il me lance pour me rassurer.

Le colonel marque une pause, souffle un hoquet, puis rajoute lourdement.

— Enfin, si elle est encore transportable…

Je lui souris poliment. Il me tend les bras pour m’inviter à lui faire une accolade virile. Je fais mine de n’avoir rien vu. Aard Obelfer avait parfois des sursauts de gentillesse, surtout lorsqu’il venait de remporter une manche. Alors, il me zyeute longuement, le regard pétillant et les narines gonflées comme un père qu’est fier de voir son fils lui ramener une belle poulette. Mais je le sais, cette fierté ne m’est aucunement adressée, il s’autocongratule juste d’avoir bien élevé son poulain.

— T’as pensé à l’équipe que tu vas mettre sur pied, une fois que tout ce merdier sera passé ?

— J’sais pas, que je lui réponds, la tête ailleurs.

Comment aurais-je pu me projeter ? Comment peut-on avoir envie de repartir au front, l’arme à la main alors que nos misères touchent à leur fin, quelle qu’en soit l’issue. Car oui, je le sentais dans mon cœur, cette mission serait la dernière. Et on peut dire ce que l’on veut, mais nous n’avions pas à nous plaindre, Aard et le Sénat de Forgefer avait mis le paquet pour notre dernier baroud d’honneur. Ils nous avaient affrété un bateau en direction d’Ulduar, ainsi qu’une petite poignée de Montagnards. Même si au fond, j’imagine que c’était pour me donner un avant-goût de ce qui m’attendrait plus tard. Une mise en bouche. Me donner envie en quelque sorte.

Mais bon, nous n’en sommes pas là… Dans quelques heures Rinn, ma fille, ta mère sera peut-être un tas de cailloux inerte, ou un terrestre qui ne se souviendra plus de toi. Le pire, dans tout ça, c’est que toi non plus. C’est d’ailleurs pour toutes ces raisons que je laisse bien modestement cette petite trace de nous et de notre combat. J’aurais préféré qu’en grandissant tu n’y prêtes pas attention, comme on prête peu d’attentions aux issues des histoires qui se terminent bien. Mais malgré tous nos efforts, ceux de nos proches, comme Gadolin, Ulfran et j’en oublie, je ne suis pas sûr qu’on fasse de cette histoire, une simple anecdote. Et pourtant, c’est qu’elle en aurait eu de l’allure ! Tous les ans, au Voile d’Hiver, on te bassinerait de nos misères, de quand ta mère a bien failli y passer, transformée en pierre. Alors toi, cachée derrière tes cheveux en bataille, tu ronchonnerais, comme ronchonnent les gamins qu’ont trop entendu les légendes de leurs parents. Et comme tous les enfants, toi, t’iras te réfugier sous le sapin attendre tes cadeaux.

J’ai quitté Forgefer et Obelfer rapidement. On se retrouvera de l’autre côté, comme on dit. Une fois rentré à la maison, j’aperçois tous nos amis. Prêts pour le grand voyage. Il n’est plus question de douter. Skäli ne parle plus. Elle ne divague plus non plus. Juste ses yeux qui nous dévisagent, comme deux billes exorbitées.

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Message par Bugli Brave-Tempête le Jeu 3 Mai 2018 - 3:28

La fin d'un évêque 1525310771-skalifin

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Nos vieux amis sont presque tous réunis. Même loin, ils n’ont jamais cessé de nous soutenir. On a beau le savoir, on se rend vraiment compte de ce lien indéfectible qu’en les voyant se pointer à nos côtés. Harlan, Gadolin, Ulfran… Jamais je n’aurais de mots assez forts pour vous remercier. C’est bien pour cette raison que je ne le fais pas, ou alors à demi-mot. Quand on ne maîtrise pas un domaine, vaut mieux s’abstenir de faire risette. De toute façon, ce qui nous attend ne nous laisse pas le temps de fêter ces retrouvailles comme il le faudrait. Et puis je pense que vous n’êtes pas là pour ça. D’ailleurs personne ne l’est, mais on fait avec.

Un baiser sur le front de ma dulcinée, et on pénètre enfin dans Ulduar. Les Montagnards d’Obelfer nous attendent dans le bateau. Je n’en voulais pas avec nous, de ceux-là... Bien qu’on s’appelle parfois « cousins », ils ne faisaient pas partie de la famille… Avoir une barbe et mesurer moins d’un mètre cinquante ne fait pas de nous des proches. Juste des personnes vaguement semblables.

Dehors, il s’est encore passé des choses inquiétantes. Des drôles de trucs comme une tempête cinglante, nos bras qui se sont fait la malle, comme ça sans prévenir, et une sensation étrange à nous filer des sueurs froides… Mes amis me disent que c’est Skäli qu’essaye de communiquer, de nous prévenir. Je n’y crois pas un traitre mot, de ces conneries. Je pense plutôt que cette saloperie qui lui fait des misères, chie actuellement dans son froc depuis qu’on se bouge le cul. Je m’accroche à cette jolie bouée, c’est ce qui me donne du courage. Et du courage il nous en faut pour trainer le demi cadavre de ma naine dans tous ces foutus escaliers. L’architecture est peut-être belle, majestueuse, mais on ne regarde rien. On se fiche des Titans et de tout le reste. D’ailleurs si j’en voyais un, je lui ne dirais même pas bonjour, tellement je m’en tamponne. Le monde pourrait bien s’effondrer autour de nous, qu’on serait toujours là à essayer de faire grimper les marches à ce tas de gravas et de mener à bien notre mission.

Je voudrais bien, mais c’est plutôt mal engagé. Plus on s’approche de la Forge des Volontés, plus le corps de Skäli se fait lourd. Déjà de son vivant, j’pensais pas qu’on pouvait l’être autant mais, fortiche, elle y était arrivée. Je te promets que si on en sort tous les deux, je t’écouterais toute la nuit me raconter toutes ces choses qui ne m’ont jamais intéressé. Je ferais même la vaisselle, tiens ! Et peut être bien que je te laisserais cuisiner. On aura bravé tellement de dangers, qu’on ne sera plus à ça prêt.

Je veux continuer la mission. Mon cœur, ma tête, mes bras ne peuvent faire autrement. Alors je tire son petit traineau de bois de tout mon désespoir, de toute ma rage inutile. Mes amis, ne me suivent plus. Ils veulent qu’on rebrousse chemin. Qu’on l’écoute une fois, rien qu’une fois. Ils s’arrêtent. Parlent. Je bouche mes oreilles, j’avance. J’ai le nez fin, je sais ce qu’il va se passer si on ne fait rien. Rien. Voilà ce que je ne veux pas. Je veux tout, moi. Je la veux toute entière, comme avant. Je suis prêt à la transformer en Terrestre s’il le faut. Pour un sourire, un regard, pour mes souvenirs, pour qu’on l’enterre. Mais qu’il se passe quelque chose ! J’avance. Oui, j’avance. Encore. J’avance. Et puis mes pieds ne veulent plus, même mon gros orteil ne veut plus. Plus rien ne veut tout court. Mes genoux cagneux cèdent de désespoir. L’arthrose envahit mon cœur. Et puis je vois mes amis qui me regardent m’agiter, me bastonner contre l’absurde. Ils sont prêts à m’aider, à m’enfoncer dans cette folie, dans cette fin de merde. Ils n’osent plus rien dire, et je m’en rends compte. Mais moi je veux me battre. Me battre contre eux, ces maudits empêcheurs. Mais ils n’en font rien. Ces abrutis me foutent en rogne. Gadolin retire son armure et me laisse entrevoir son brillant cœur de pierre. Je rechigne, forcément. Je ne suis pas désespéré à ce point. Le Terrestre insiste. Il invite ma main à le frôler, et là contre toute attente, je sens Skäli. Skäli qui parle à travers lui. Mes amis me regardent ployer sous l’évidence. Vaciller sous le chagrin. Chancelant de bonheur de la retrouver. Contradictoire. Incompréhensible. Une deuxième naissance. J’ai du mal à y croire.

Alors, avant qu’elle ne disparaisse complètement, on fait demi-tour. Nous ne la transformerons pas en Terrestre dénué d’émotions. Tant pis pour la Forge des Volontés. La mienne s’est fait la malle. Je me laisse guider. Pour une fois, je l’écoute. Moi qui ne l’ai pas fait assez. Je me remémore tous ces moments où je l’ai délaissée pour m’occuper de la misère des autres. M’occuper de tous ces ingrats de la grande ville, pour qui, pour quoi ? Pour toi, Bugli. Pour ta fierté. Pour montrer que t’en avais. Du cœur ? Non, des couilles. Mais si t’en avais réellement, tu serais resté. T’as préféré la voir glander dans ce mouroir, à peine dans ton ombre, toi qui parlait de Lumière à longueur de journée. T’as été bien con, voilà. C’est tout.

Là, dans une petite grotte, au plus profond d’Ulduar, la poussière danse avec nous et les élémentaires viennent rapidement s’en mêler. Ils nous suivent, comme des petits chiens curieux en manque d’amour. La caverne toute entière nous accompagne. On fait les derniers mètres comme une lente procession, sans un mot, sans bougie. Et puis nous déposons délicatement Skäli à l’endroit qu’elle semble nous indiquer. Ils avaient raison mes copains. Il y avait juste à écouter. Facile pour celui qui sait.

Posée au sol, son corps se fissure. La pierre se tord. S’effondre sur elle-même. On assiste à un spectacle qui nous dépasse. Ça fait du bruit, un ramdam du tonnerre, et puis beaucoup de lumière, mais pas celle qu’on révère. Ça ne se calme jamais. Ça dure une éternité. Elle s’élève. Elle s’en va. Elle nous quitte. On lui tend nos mains, on essaye de la retenir. Moi encore plus que les autres. Mais nous n’y parvenons pas. Elle s’abandonne à l’abîme. J’assiste à sa fin. Je veux plus que ça se termine. Je sais, je l’ai souvent souhaité, mais là, je ne veux plus. C’est bon maintenant, tu peux revenir. Je veux bien vivre une vie de galère avec toi, en pierre à coté de la cheminée. S’il le faut, je prendrais même tout ce que je redoutais. Je plonge dans les bras d’Harlan. Je tente de sauter pour la rejoindre. On me retient. Je me mouche dans le pull de mon copain. On ne voit plus rien, mais ce n’est pas seulement à cause de mes larmes. On entend juste une grande explosion.

Sans savoir pourquoi, complètement à coté de nos pompes, on se met à trifouiller dans les décombres. Elle n’est plus là alors on cherche avec la force décuplée qu’on peut avoir dans ces moments-là. On s’arrache les ongles, la pulpe des doigts, on plisse nos yeux jusqu’à y voir. Et puis, sous sa petite hutte de pierre, j’aperçois ce qui ressemble à un coude. On ne se rend pas assez compte à quel point c’est beau, un joli petit coude rose. Avec sa peau flétrie comme le velours d’un vieil accoudoir, avec ses petites peaux mortes qu’ont râpées trop de tables en bois et surtout ses rougeurs forgées à coup de portes trop étroites. C’est ça que je vois, de la peau, des imperfections : le coude, le genou, le mollet, le cou, le talon de ma Skali. Toutes ces choses qu’on ne remarque jamais et qui lorsqu’elles ne sont plus là, vous manquent comme si elles vous avaient été arrachées. Gadolin, Ulfran et Harlan se précipitent comme des boulets de démolition pour désensevelir Skäli. Je reste en admiration sur son coude, mais je crois que le reste respire aussi. Je la serre dans mes bras. Je ne comprends rien à ce qu'il nous arrive. Je suis à la maison.
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Message par Bugli Brave-Tempête le Ven 1 Juin 2018 - 19:27

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J’enfile ma nouvelle peau. Elle me gratte et ne semble pas faite pour moi. Et puis ce vert ! C’est bien simple, cette couleur ne va à personne, elle vous transformerait un avion de chasse en vieille tétonnière qui les porte jusqu’au nombril. Le vert, ça ne va qu’aux arbres et aux salles de bains. C’est pourtant évident.

Comme un serpent qui tenterait d’avaler une trop grosse proie, j’ai du mal à me faire enfiler par ma tenue. Manque de pot, la proie c’est moi et il est vrai que la vieillerie commence à poser problème au dernier trou de ma ceinture. Mais on ne va pas s’en plaindre ça me permet de résister et de gagner du temps avant de faire le grand plongeon. Tout est bon, mais surtout, tout est vain dans cette histoire. Je me débats en essayant plusieurs pirouettes dignes d’un numéro d’artiste de rue à l’aisselle négligée. Je sautille sur place pour tasser. Puis voilà que je réussis, contre mon gré, à me faire gober par cet énorme vers. Quelle pression, un uniforme, que je ne peux m’empêcher de penser. C’est fait, on a foutu du papier collant autour de mon petit bout de fil dénudé qu’était mon existence. Je suis dans une gaine, si je fais des étincelles, ça sera cadré gentiment et si je fous le feu, ça ne sera pas dans nos combles mais dans ceux de nos ennemis. Bienvenue dans l’armée.

Les couleurs de Forgefer impeccablement honorées, Skäli pénètre dans la pièce puis s’avance vers moi afin de m’aider à terminer le boulot. Elle ne me dit rien si ce n’est un modeste « rentre ton ventre » en me serrant la ceinture et vérifiant du bout des doigts les derniers détails. Moi, je n’ai jamais été très doué dans ce genre d’affaires. Les plis, le repassage et les bouloches, je ne vois pas l’intérêt. Elle non plus, mais j’imagine qu’il faut bien un peu singer la fonction pour avoir l’air d’y toucher. C’est comme jouer à la dinette en regardant maman faire, les gros fusils en plus.

Le couteau à la ceinture, l’arme en bandoulière on se prépare à rejoindre le point de rendez-vous. Une affaire de routine qu’ils ont dit, les gars de l’Aéroport de Forgefer. Repérer un engin volant écrasé dans les montagnes, secourir le pilote et tenter de ramener le coucou. En sommes, rien de bien terrible pour la nouvelle unité de Montagnards dont tout le monde parle. Et pourtant… je ressens dans le bide une sorte de nausée. Un vertige, un coup dans la gueule à ma confiance en soi. Skäli quant à elle reste impassible, concentrée. Elle m’épatera toujours mais ne me rassure pas. De toute façon il m’en faudrait au moins une dizaine, des comme elle pour que je me sente le roi de la montagne.

La mission se goupille bien, sauf évidemment pour le pilote qu’on a pas retrouvé. Le zinc demanderait quelques réparations, mais rien de méchant. A ce moment-là, si on nous avait demandé, on aurait lâché un gros R.A.S en pensant au coup qu’on irait se boire après. Mais, bande de trous du cul, si vous lisez ma bafouille, vous devez forcément savoir que ça va mal se passer. Les histoires d’armée finissent mal, en général. Car celles qui se déroulent trop bien restent au fond d’un tiroir et n’intéressent personne. Ça nous emmerde d’entendre causer du caca bien moulé du petit dernier, on préfère tous qu’il se défenestre par inadvertance. Là au moins ça claque, ça suscite de l’émotion, de l’intérêt. Là c’est pareil. Je vous vois roder, les vautours.

Alors voilà. On s’est fait attaquer par des Trolls des Glaces. Nous aurions pu nous en douter. Sauf que moi, depuis tout le trajet, j’évitais justement. Je ne voulais pas que ça arrive. Est-ce que je serais à la hauteur de mes prétentions ? Commandant qu’ils m’appellent. Tu parles, la dernière fois qu’on m’a donné un titre, je n’ai pas su le garder bien longtemps. Et puis là, ce n’est pas juste brosser deux trois grenouilles de bénitier dans le sens du poil et cirer des pompes. Non, c’est mener ses hommes au combat. Et eux, ils vous font pas de cadeaux, si ce n’est celui de croire en vous et de remettre leurs vies entre vos mains. Pour sûr que ça en impose… que ça vous pèse sur les épaules… Ça vous pèse tellement que vous vous enfoncez dans le sol, la tête basse à bouffer du sable.
Après quelques cabrioles et voyant le merdier, je n’ai pas pu faire autrement que de faire ce pourquoi on me paye. Comment ? Au pied du mur, pardi. Quand on est bien constitué et qu’on a tout ce qu’il faut, il n’y a guère que deux options. Soit rester tétanisé comme un lapin devant les pales d’un gyrocoptère ou soit faire le boulot. Si je vous en parle, c’est que c’est un minimum héroïque, mon machin. Forcément. Le premier qui écrit sa légende en commençant par la fois où il abandonné ses potes et pissé dans son froc, je lui décerne la médaille du mérite… Car c’est qu’il en faut pour avouer ses faiblesses.

Debout en équilibre sur un engin volant, tirer à vue et dézinguer cette flopée de bestioles, tout ça j’l’ai fait. Et je ne m’avance pas en disant que je l’ai bien fait. Mon secret ? Je n’ai plus pensé. Avec du sang partout sur le museau, je vous garantis qu’il ne vaut mieux pas le faire. Mener une unité, c’est comme être le père d’une grande famille. Vous ne savez pas trop ce qu’il faut faire avant de commencer. Vous pensez toujours faire mal. Ça vous empêche de pioncer. Mais quand il faut, vous le faites sans sourcilier, les mains dans la merde ou dans le sang c’est selon. Car vous ne pouvez pas faire autrement. Avoir des responsabilités quand il n’y a pas d’enjeux c’est facile. Au pire, qu’est-ce qu’il se passe ? Pour un marchand, vous perdez un client ? Pour un mercenaire, vous mourrez ? Et alors ? Ironiquement, on vit plutôt bien avec sa propre mort sur la conscience. En revanche, celle de ses camarades, c’est une autre paire de manche.

Ouais, dans ce trou, j’ai massacré tous ces petits bonshommes sans m’intéresser à eux. C’étaient des ennemis, nous étions les gentils. J’ai fait tout ce que j’ai longtemps détesté, j’ai tué. Certains diraient pour la bonne cause… il y a encore quelques mois, j’aurais répondu qu’il n’y aucune cause qui nécessite de se tordre l’âme de cette façon. Mais pour mes gars, j’ai appuyé sur la gâchette. Comme je l’aurais fait pour Skäli ou ma gamine. Quand le Colonel m’a demandé ce que je voulais comme armement, je lui ai répondu du tac au tac que je voulais un fusil. Que la Lumière et toutes ces conneries, c’étaient de la blague. Je le pense de plus en plus.
On a rien ramené de notre mission, si ce n’est le vieux coucou et mon courage. Quand je nous vois avec Skäli et tous nos hommes, je ne peux m’empêcher de penser que notre place est ici. Avec ceux qui se battent plutôt qu’avec ceux qui parlent. Avec ceux qui perdent leurs proches pour des idéaux, plutôt que ceux qui s’apitoient et allument des bougies. Ce soir, je ne me suis jamais aussi senti un Montagnard.
HRP:

Voilà, ça sera mon dernier texte. La métamorphose est achevée ! J'espère que ça vous aura plu.. Wink
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